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Perla de la chatterie Perla de las Esmeraldas

 

La consultation ultime

Pour une mort apprivoisée

L’animal familier a de tous temps, suscité chez l’homme un attachement remarquable qui fait du chien ou du chat, pour la civilisation judéo-chrétienne, des animaux à part dans le cercle des animaux domestiques. Cet attachement intense implique que la mort, accidentelle ou « choisie » de l’animal familier génère une souffrance psychologique à sa mesure.

Celle-ci est d’autant plus grande que nous vivons dans une société que ARIES (1) a qualifiée de « mort inversée ». C’est à dire que la mort est occultée autant que faire se peut : il est rare de mourir chez soi entouré des siens, et les hôpitaux ou autres institutions de santé se chargent d’aseptiser la mort même.

« Dans un monde où l’on n’a pratiquement plus le droit de naître ni de mourir chez soi, les nouvelles générations découvrent la mort chez l’animal qui leur est familier », témoignait un vétérinaire dans une récente enquête (2). Pour les enfants comme pour les adultes, la mort de l’animal familier est souvent la première expérience physique et métaphysique avec la mort. D’où, parfois, des réactions disproportionnées par rapport à l’objet du deuil, l’animal.

LE DEUIL, UN TRAVAIL PSYCHOLOGIQUE NATUREL ET THERAPEUTIQUE

  • LA PERTE DE L’ANIMAL

La mort de l ‘animal peut entraîner une douleur aussi intense sinon plus grande que celle provoquée par la perte d’un être humain. Pour DE GROOT (3), en effet, l’attachement affectif à l’animal « transcende » celui pour l’humain, impliquant une dévotion totalement différente. Mais il ne semble pas y avoir de différences dans les étapes du processus du deuil telles que définies par KUBLER-ROSS (4). La négation, la colère, le sentiment de culpabilité ou la dépression puis l’acceptation caractérisent les étapes successives par lesquelles chacun passe. La durée et l’intensité de ces étapes, cependant, varient selon les individus.
Pour la description des différentes étapes du processus de deuil
cliquez ici

L’importance des rituels qui aident à faire face à la douleur a été particulièrement soulignée par LEVINSON (6). Pour Marianne (8 ans), la mort de son chat a donné lieu à un enterrement où ses amis et elle portèrent des fleurs sur la tombe. Mitsou était au Paradis des Chats et c’était un soulagement pour elle.
Sans cette dernière étape, le remplacement de l’animal par un autre ne peut être envisagé.

Il faut noter, que les rituels, aujourd’hui, sont mis au rebut. Ils accompagnaient le décès d’un être et avaient une fonction bien précise. Ils permettaient de « faire son deuil ». Les codes sociaux qui s’y rattachaient ne faisaient qu’épouser le déroulement psychologique du deuil : ainsi, après avoir effectué la toilette funéraire (qui oblige le vivant à accepter la réalité de la mort) et procédé à l’enterrement du défunt, on entrait dans le grand deuil, entouré de restrictions sociales importantes (période de la colère), puis succédaient le petit deuil, avec moins d’interdictions, et enfin, la levée du deuil(7).

Mais, alors que la durée et la gravité des différents stades dépendent de la personnalité de chacun, le temps moyen du deuil est généralement d’environ dix mois.

Pouvoir exprimer ouvertement sa peine, avoir droit à la compréhension de son entourage sont des facteurs importants qui aident à l’acceptation de la situation. Pourtant selon BERN-BAUM (8), alors qu’avec la mort d’un être humain beaucoup de compréhension et de sympathie sont en général exprimées, la situation est inverse avec celle d’un animal. C’est beaucoup plus l’impatience et le ridicule qu’affronte celui qui vit douloureusement la perte de l’animal. Et le propriétaire de l’animal de compagnie se retrouve bien souvent avec un sentiment de culpabilité supplémentaire : celui d’éprouver des sentiments en lieu et place de sentiments destinés à des êtres humains.

Comme l’indique l’étude de QUACKENBUSH (9), que ce soit les personnes âgées ou les plus jeunes, grand nombre d’entre elles éprouvent des difficultés au travail, tendent à s’isoler, à rester à la maison, les personnes âgées ressentant encore plus fortement les effets de la perte. Le sentiment de ne pouvoir exprimer sa peine, de rencontrer des attitudes sociales négatives augmentent la vulnérabilité et la probabilité de comportements inadéquats (10). Les répercussions peuvent être tant physiques qu’affectives (11). LYNCH (12) dans son livre sur les conséquences de la mort d’un proche souligne le haut niveau de maladie et de mortalité durant la 1° année (voire la 2°) qui suit le décès d’un être cher. C’est dire l’importance des liens significatifs et des rebondissements de leur rupture. Chez la personne âgée ou le vieillard, le deuil de l’animal est l’occasion pour certains de se préparer psychologiquement à leur propre mort. Sans aucun soutien familial ou amical, ces personnes peuvent tomber dans des dépressions et syndromes graves.

  • LA RUPTURE DU LIEN

Le désarroi provoqué par la mort e l’animal renvoie à la signification du lien unissant la personne à son animal. En effet, selon CARMACK (13) c’est une perte qui comporte trois aspects, soit :

  • La perte d’un membre de la famille « Tania est plus qu’une chienne, elle est comme ma fille, elle comprend tout ce que je lui dis… » dit Roger. BECK et KATCHER (14) soulignent également que les animaux sont traités comme des enfants parce qu’ils procurent cette affection toute simple que les parents connaissent avec leurs jeunes enfants ;
  • la perte d'un animal qui avait des qualités particulières, comprenait son maître et contribuait à une relation spéciale. Plus de 80% des personnes étudiées par BECK et KATCHER (14) ont le sentiment d’être comprises par l’animal et notamment lorsqu’elles éprouvent des sentiments de dépression et de colère ;
  • enfin la perte du sentiment d’être utile, d’avoir quelqu’un qui a besoin de soi.

 On peut rajouter un aspect, celui de la perte d’un témoin du passé et du conjoint déjà mort. En parlant de sa chatte qu’il doit euthanasier à la suite du décès de sa femme et de son entrée en maison de retraite, ce client dira ainsi : « C’est comme si elle mourait une deuxième fois ».

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LE VETERINAIRE ET LA MORT DE L‘ANIMAL

  • DES STRATEGIES ADAPTEES

Etre vétérinaire, ce n’est pas seulement soigner l’animal pour tenter de le guérir, c’est bien souvent accompagner le propriétaire de l’animal, et sa famille.

Nos confrères américains n’hésitent pas à déléguer cette fonction aux psychologues ; ainsi des groupes de soutien psychologique ont vu le jour depuis les années 80 aux USA, pour aider le travail de deuil chez des propriétaires après la perte d’un animal familier.

Les particularités culturelles françaises n’ont pas conduit à de telles stratégies pour l’instant. Même si les vétérinaires reconnaissent des deuils pathologiques chez leurs clients, rares sont ceux qui les réfèrent chez un médecin ou un psychologue.

Ce travail d’assistance émotionnelle dans les moments forts de la relation client/vétérinaire (intervention chirurgicale, réanimation, euthanasie, décès) est pourtant important et cimente la relation entre le propriétaire et son vétérinaire.
C’est parfois peu de choses, quelques phrases de compassion, un mouchoir en papier tendu au bon moment, une bonne écoute et des conseils adaptés.

La perte de l’animal (décès brutal, euthanasie) est le moment le plus fort de la relation entre le propriétaire et son vétérinaire.
Deux démarches s’opposent :

  • celle du praticien « blindé » , qui défend son intégrité émotionnelle, en se retranchant dans son rôle médical strict.

Une récente enquête (2) montre qu’il s’agit souvent de praticiens chevronnés et expérimentés, mais qui n’ont pas forcément toujours résolu les grandes questions métaphysiques que pose la mort. Aussi expriment-ils, avec une certaine violence, qu’il ne faut pas confondre l’émotion liée à un décès humain et celle liée à un animal familier ;

  • celle des plus jeunes praticiens, et particulièrement des femmes, qui expriment plus leur sentiment et s’investissent plus personnellement.

Certains praticiens, ayant vécu des deuils humains particulièrement éprouvants, font preuve d’une grande compassion pour leurs clients, ne voyant aucun clivage entre douleur liée à un deuil humain ou animal.

« J’ai assisté à l’agonie de mon père, lors d’un cancer généralisé, dans d’atroces souffrances. Je suis encore révoltée après 20 ans de savoir comment on laisse souffrir les humains et c’est avec soulagement que parfois j’euthanasie les animaux, pour leur éviter des souffrances inutiles ».
« Cela permet de comprendre beaucoup mieux la douleur des autres ».
« On sait au moins de quoi on parle ».
« La connaissance du deuil pathologique personnel permet d’aider la clientèle ».

Cette différence d’appréhension du moment particulier que représente l’euthanasie ou la mort de l’animal familier peut-être également liée à l’âge des praticiens. En ceci que les praticiens ayant plus de 20 ans de clientèle ont connu une époque où la mort était encore familière, alors que ceux juste diplômés n’ont bien souvent de première expérience avec la mort que la perte de leur animal familier ou du décès des animaux dont ils ont la charge.

Il est clair, cependant, que la prise en charge émotionnelle du client à cet instant précis et pendant le travail du deuil génère des retombées positives, en terme relationnel et commercial (15). 61% des clients ayant perdu leur animal sont restés clients chez le vétérinaire qui a pris en charge positivement cette épreuve (2).

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  • LE CONCEPT DE MORT CHEZ L'ENFANT

La stratégie relationnelle du vétérinaire doit également s’adapter à la diversité de ses interlocuteurs, tout particulièrement pour ceux qui sont les plus fragiles.

C’est pour permettre à l’enfant plus tard de supporter d’autres pertes qu’il doit être aidé maintenant dans sa première rencontre avec la mort lors de la perte de son animal : donner des explications claires sans détails morbides, lui permettre d’exprimer ses sentiments, lui faire sentir qu’il est compris, lui demander ses souhaits quant à l’enterrement. Sans doute est-ce là un des rôles de la famille qui peut apporter une aide précieuse à un moment difficile.

Pour la compréhension de la mort fonction de l’âge de l’enfant, lire "les differents âges de la perception de la mort par l'enfant"

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Chez le préadolescent et chez l'adolescent, l'animal joue un rôle très important du fait de son attitude acceptante et non critique. Les répercussions de la perte de l'animal favori risquent donc d'être grandes même si elles ne sont pas immédiatement visibles.

Les adolescents sont probablement les plus touchés, lorsqu'ils sont encore attachés à leur animal (on observe souvent un désintérêt des garçons pour le monde animal, lors de l'entrée en sixième, au profit d'activités sportives et sociales).

Souvent l'animal qui meurt matérialise la fin définitive qui de l'enfance ou de l'adolescence. Et, dans le cas de séparation ou de divorce, l'animal est souvent le dernier vestige ou témoin de l'union parentale originelle.

Ainsi cette jeune fille, venue avec l'épouse de son père, pour faire euthanasier sa vieille chatte de 18 ans; avant de prendre la décision finale, elle a voulu en parler à sa mère, que nous avons jointe au téléphone. Les quelques phrases qu'elles ont échangées ont fait beaucoup plus qu'un long travail de deuil, et c'est une véritable jeune femme qui est sortie de cette épreuve.

Il peut arriver que les adolescents (tes) expriment la violence de leurs émotions jusqu'à évoquer l'hypothèse d'un suicide.

"Je veux mourir avec Mango" a sangloté Lisa tout un jeudi matin, refusant d'aller au lycée pendant qu'elle savait que l'euthanasie de son chien âgé de 13 ans serait réalisée en dehors de sa présence.

Averti, le praticien pourra conseiller un client, propriétaire déjà affligé et parent inquiet de surcroît, et l'orienter vers un psychologue ou psychiatre si les symptômes de l'adolescent persistent. Souvent, l'hyperattachement d'un adolescent à son animal est un symptôme, un appel que lance l'adolescent en crise.

Lorsqu'il n'a pu être associé à la décision (adolescent en vacances ou chez l'autre parent), c'est important qu'il en soit averti en temps réel, et qu'il puisse, s'il le souhaite, parler avec le vétérinaire qui a réalisé l'acte. Rien n'est pire en psychologie que les choses cachées. Mieux vaut prévenir les abcès avant qu'ils ne se forment. Car, à cet âge où les relations sont facilement conflictuelles entre parents et adolescents, la parole et la transparence sont la meilleure des préventions contre des rancunes parfois tenaces ("tu l'as tué", tu ne me l'as dit qu'après".)

Pour lire les recommandations données par HART et HART afin d'aider le vétérinaire, cliquez.

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SAVOIR ECOUTER ET CONSEILLER

Pour DE GROOT (3) et HOPKINS (5) le vétérinaire a un rôle essentiel mais complexe auquel, d'ailleurs, il est souvent mal préparé. En effet, c'est lui qui va faire le pronostic fatal de l'état dans lequel se trouve l'animal, c'est lui qui va recommander l'euthanasie, l'exécuter et devoir faire face à la douleur du client. Est-il conscient des besoins de ce dernier et veut-il l'être d'ailleurs? Pas toujours. Un vétérinaire indiquait ainsi à ses clients deux façons différentes de pratiquer l'euthanasie, l'une qui consistait à apporter l'animal à la clinique et à repartir aussitôt : "c'est une façon rapide, sans problème, et dénuée d'affectivité" et l'autre où le client était présent mais qui coûtait plus cher du fait de toutes les émotions qui étaient impliquées. Finalement, il recommandait plutôt de trouver un autre vétérinaire.

HOPKINS, vétérinaire lui-même, fournit quatre bonnes raisons pour comprendre la situation, connaître les étapes du deuil et tenter d'apporter de l'aide à nos clients :

  • aider un client fidèle à faire le deuil d'un animal que l'on a soigné pendant des années est la moindre des courtoisies;

  • le vétérinaire est peut-être le seul qui puisse comprendre ce qui se passe dans la tête de son client;

  • 15% d'anciens propriétaires d'animaux ne possèdent plus d'animaux du fait des moments pénibles et de la douleur auxquels ils ont dû faire face lors de la mort de leur chat ou chien;

  • laisser partir un client très en colère peut finalement avoir des répercussions néfastes pour la réputation du vétérinaire.

THOMAS G.P. (17) souligne l'importance d'une attitude sympathique à l'égard du client et du danger de la répression des émotions. Pour DE GROOT (3) la recherche par le vétérinaire d'une euthanasie sans manifestation d'affect est en fait l'indication de son incapacité à faire face à l'expérience de la mort. Le vétérinaire devrait pouvoir comprendre la colère du client, si elle s'exprime et y répondre d'une manière appropriée sans agressivité. Ainsi dire : "Monsieur X., je suis en colère comme vous de ce qui arrive. Cela me fait de la peine chaque fois que je perds un patient mais Boby était en plus un chien exceptionnel, etc." Le déni devrait aussi être compris comme l'indice de ce que le client n'est pas prêt à affronter la douleur "C'est difficile d'accepter et je sais que vous espérez que je me trompe" est une des réponses qu'HOPKINS (5) utilise.

L’absence d’un mécanisme social qui permette de surmonter la douleur de la perte d’un animal joue dans la non-résolution du deuil et la solitude de l’endeuillé(e) (10). Selon NIEBURG et FISHER (16), également, il n’y a dans notre monde aucune façon acceptable de faire le deuil d’un animal chéri. « Rien de pire qu’un deuil manqué ou qui ne s’exprime pas ». Le deuil, lorsqu’il est vécu  correctement, est un facteur de maturation important, et pousser le client à combler le vide affectif laissé par l’animal précédent peut être une solution de facilité. Les pédopsychiatres savent la difficulté des enfants de substitution (enfant conçu après le décès ou la perte d’un autre enfant, et qui est investi de qualités idéalisées). Par ailleurs, ce type de comportement tend à banaliser l’animal et à le considérer comme un objet de consommation. « Il était vieux, on ne voulait pas qu’il souffre…On en a repris un neuf ».

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CONCLUSION
Les enjeux de l’euthanasie

Ce qui se joue lors de l’euthanasie est un drame dans tous les sens du mot, pour chacun des acteurs. Si l’issue est connue, les ressorts peuvent changer. Symboliquement, lors du trépas, on dit que l’ange lutte avec le démon. Tout le « travail du trépas » consiste à faire triompher sereinement l’ange sur le démon, conduisant le moribond jusqu’au paradis. Si le démon l’emporte sur l’ange, c’est la torture de la culpabilité qui mène en enfer. Si le combat se prolonge, c’est l’errance éternelle du moribond en purgatoire.

Quelles que soient nos croyances, les mots d’apaisement, d’errance ou de torture traduisent bien comment l’euthanasie ou la mort de l’animal familier chez le vétérinaire peut être bien ou mal vécue.

Il est clair que le vétérinaire doit chercher par tous les moyens à conduire ses clients (et lui-même, parce qu’il y a des jours plus lourds que des tombes) à l’apaisement. Cela ne signifie pas forcément de passer un temps important en terme de quantité avec le propriétaire et son animal, mais cela veut dire que ce temps doit être différent de celui d’une consultation normale.

 C’est à ce prix que la mission du vétérinaire sera remplie en permettant à la paix de faire son chemin. Et n’oublions jamais, même si l’évidence ne se fait pas chaque jour, que pour aimer la vie, il faut savoir apprivoiser la mort.

Textes du Dr Anne-Claire Chappuis-Gagnon et Anne Salomon
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Tous droits réservés.

Utilisés avec leur aimable autorisation

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photo de Perla :
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